Tout conte fait, ou la perte des racines


Tout conte fait

Promo 58-62 (Alain BONET).

Editions : BÉNÉVENT.

 


Par Allah, je le jure, je n'y suis pour rien. Que je sois transformé en chien galeux si j'ai participé à cette barbarie. Regarde mes yeux : ils n'ont plus de larmes. Ils en ont tellement versé des larmes pendant des années, assez pour remplir un nouvel océan, qu'ils sont secs comme le sable du désert.

Les Français croient que les Arabes ne pleurent pas. Ils ne pleurent pas quand ils n'ont plus de larmes. Je ne pleure plus, Allah m'est témoin. Je ne pleure plus car je ne peux plus pleurer.
Seule la douleur est là, aïe, aïe, et les images aussi. J'ai dormi pendant quarante ans avec elles sans pouvoir les chasser de ma tête. Elles sont collées sur mes rétines pour le reste de ma misérable vie.

L'aveugle est plus chanceux que moi. Ils sont là, les corbeaux. Horreur, horreur, horreur ! Sales bêtes ! Et les chiens aussi. Les meutes de chiens féroces ! Bêtes puantes ! Horreur, horreur !

La folie des hommes et la haine enragée, voilà les coupables. Et le Grand Livre où tout est écrit, Allah le sait, ne peut être changé. Sinon,j'aurais choisi de mourir avant. Quarante années sont passées, mon cœur s'est affaibli, mes jambes me supportent à peine, mes yeux ne distinguent plus très bien les objets et les gens de ce monde, mais ma tête, ma pauvre tête est toujours hantée de souvenirs cruels…