ETAPE JEAN-BART

Octobre 1945


Batiment de la direction

Nos 210 élèves sont accueillis à Jean Bart pour cette rentrée scolaire d’octobre 1945. Mais pour quelles raisons le centre aéré de ce tout petit village de l’ouest algérois a-t-il été choisi? Nous n’avons pas trouvé d’explications matérielles à ce choix. Aussi, essayons d’en imaginer. Ce n’est qu’une analyse personnelle …pour l’instant.

L’E.P.A., créée pour former des techniciens de l’aéronautique, se devait:

- De disposer assez rapidement de bâtiments en dur en nombre suffisant

- D’être très proche d’un centre phare de l’industrie aéronautique du pays pour avoir à sa disposition une logistique adaptée à l’enseignement technique spécialisé qui allait être prodigué, sans investissements financiers importants, mais disponible immédiatement.

- D’utiliser le potentiel humain de la région choisie afin de pouvoir bénéficier du concours d’un personnel d’encadrement, de direction, et d’enseignement, évitant ainsi les contraintes matérielles dues à l’éloignement.

- De profiter d’un lieu agréable, calme, loin de l’agitation et du brouhaha néfaste des villes, afin que cette jeunesse ambitieuse, mais studieuse, ait des conditions exceptionnelles pour étudier. ( Dixit les anciens de cette époque). Pourquoi pas, alors, le Séminaire des Pères Blancs dans mon petit village proche de Maison Carrée. (C’était une remarque du rédacteur. )

- La réponse fut vite là:

L’AIA de Maison Blanche, dont les instances dirigeantes furent à l’origine de l’E.P.A., et sa proche région, pour ses potentiels humain et industriel, ne pouvait être que ce centre aéronautique attendu.

Il ne restait plus qu’à prospecter cette contrée pour découvrir le lieu.

En examinant une vue aérienne de cette région, nous remarquons que Maison Blanche et son AIA sélectionnés sont au sud, adossés à la montagne. L’est étant désertique, l’ouest trop saturé, il ne restait plus que le nord: vaste zone peu peuplée, surtout l’hiver, entourée par la mer, réputée pour son climat idéal, et appréciée par les Algérois dès la saison estivale.

Ce choix entériné, deux décisions furent rapidement prises:

- Achat à Cap Matifou de la ferme «HOMOLLE» ( Général MARTIN ) ou HAOUCH EL SABEK (Mr. MALATERRE ) et même SPITERI selon d’autres sources. Vaste terrain agricole de 76 hectares avec grande maison de maître, dépendances, très grands hangars qui seront judicieusement utilisées par la suite.

- Location provisoire à titre gratuit du Centre Aéré de Jean Bart. Par note 996 / E.P.A. (document FARRUGIA ) c’est le directeur TALLAGRAND lui même qui, en date du 7 septembre 1945, nous informe que le Gouverneur Général de l’Algérie met à l’entière disposition de l’E.P.A. le Centre Aéré de Jean Bart.

OCTOBRE1945 :

Et c’est ainsi que les élèves de la première promotion et les 150 de la deuxième emménagèrent à Jean Bart

Les élèves de la deuxième promotion avaient été avertis de leurs succès au concours très rapidement et ils avaient reçu, avec la confirmation de leur sélection, des instructions précises pour être fin prêts à l’heure dite

Par note 970/ E.P.A. de septembre 1945, nous avons été informés des dispositions à prendre pour notre trousseau. Très particulière cette note et je viens de passer un certain temps pour la comprendre. C’est vrai que l’âge aidant ….

L’école prenait à sa charge notre habillement. Mais comme il était matériellement impossible de nous le fournir pour la rentrée, nous devions constituer notre trousseau.

La direction s’engageait à le remplacer dès que possible et à nous rendre le nôtre, ou même à nous l’acheter. Incroyable, mais je ne me souviens pas d’avoir eu mon trousseau remplacé. Nous sommes loin de la réalité. A notre humble avis, l’organisation et le règlement de notre école, qui était encore à Maison Carrée en septembre 1945, ont dû être, pour des raisons diverses et surtout financières, plusieurs fois modifiés.

Par note 996 / E.P.A. du 7 septembre 1945 Objet: rentrée des classes:
Il est précisé le jour et l’heure 15 octobre; 8 heures précises ) et il fallait être présent au plus tard le dimanche 14 octobre avant minuit. Faire voyager ces chérubins un dimanche, l’idée ne nous viendrait même pas à l’esprit aujourd’hui. Que les temps ont changé! Mais pour le bien de qui

Cette rentrée des classes a été précédée ou suivie par les personnels d’encadrement, de surveillance, de l’administration, du garage, des cuisines, de la cantine, des enseignants et de l’infirmerie. Ces précisions montrent que l’implantation de la nouvelle école a apporté bien des changements dans cette région et en particulier sur ce rocher de Jean Bart bien serein en cette période de l’année

Le Centre Aéré, très bel ensemble fonctionnel, dominait la mer toute proche, et la baie d’Aïn Taya. Des pins maritimes entouraient le bâtiment de la direction.

Pour rejoindre ces lieux, des points de rassemblement étaient prévus dans chaque agglomération de la baie d’Alger, et particulièrement à Maison Carrée. La gare de ce village, nœud stratégique de communication ferroviaire, allait, à compter de ce jour, voir défiler, au rythme des saisons, les jeunes de toute l’Afrique du Nord, élèves de notre école. Chacun est ainsi récupéré, et c’est par camion que nous sommes dirigés vers Jean Bart. Mais qu’il était bizarre ce camion! Complètement bâché, aucune visibilité, affublé d’une remorque d’un autre siècle, et d’une suspension d’un autre millénaire.

Commence alors un long voyage de vingt kilomètres, en aveugles que nous sommes devenus, dans des conditions de confort très particulières. Il est évident que ce n’était pas l’Orient Express.

Place de Maison Carrée, où les derniers élus prennent d’assaut le véhicule déjà bien surchargé. Montée de Belfort; il a fallu descendre et pousser ce carrosse pour arriver au sommet. Fort de l’Eau, sans merguez, que les connaisseurs n’ont pas oubliées. Le pont du Hamiz, ses roseaux, ses anguilles réputées, et nous poursuivons vers Cap Matifou, les Quatre Chemins et Jean Bart, le terminus. Mais qu’il était long et rectiligne ce dernier tronçon de route.

Qui connaissait cet endroit à cette époque? Nous étions tous heureux, mais très anxieux. Après quelques centaines de mètres d’un chemin tortueux et bordé de roseaux le camion s’arrête. Enfin. Nous reprenons contact avec le sol, heureux de pouvoir admirer de nouveau le paysage. Et de ce premier regard, nos témoignages sont bien différents.

Pour certains, c’est surtout ce ciel bleu, ce soleil unique d’octobre, cette clarté. Pour d’autres, un sol de terre battue à perte de vue sans un brin d’herbe qui entoure des bâtiments tristounets, construits bien simplement.

Mais pour tous, ce qui est le plus remarquable, c’est surtout l’accueil au Centre. Nous y resterons internes, jusque en juillet 1947.

Un dortoir, une armoire, un lit de camp (toile et bois ) avec literie succincte nous sont affectés. Un rapide circuit administratif nous occupe sagement quelques heures jusqu’au premier repas bizuté, comme il se doit, pour les jeunots de la deuxième promotion. Qui se souvient des pâtes volantes en escadrille dans le ciel du réfectoire, ou accommodées à la sauce "Lunettes", et de bien autres bonnes choses?

Pour les cours, nous étions répartis en deux classes pour la première promotion et en cinq ( A à E ) pour la seconde: le chauffage n’était pas nécessaire en hiver.

Au fond de la salle, chacun avait un casier fermé, protégé par un gros cadenas où se trouvaient rangés, nos livres et cahiers, le ravitaillement complémentaire reçu de la famille ou récupéré chez nos parents, le week-end.. Et c’est ainsi que certains casiers bien approvisionnés en denrées ayant largement dépassé la date limite de consommation étaient très souvent "visités" par certains petits profiteurs

Nous avons fait un détour par le service habillement lingerie où régnait une maîtresse lingère fort sympathique, Mme PEREZ qui nous a suivis durant de nombreuses années avec beaucoup d’affection. A la lingerie, le trousseau personnel a été déposé et nous avons reçu, presque en échange, un uniforme: notre tenue de sortie.

Nous ne pouvons nous empêcher de faire ces quelques observations.

Celui qui a imaginé de nous habiller de cette façon, n’a pas dû comme disaient nos parents, se fatiguer longtemps les méninges.

Il fallait que cette tenue ressemble, pour la prestance, à celle de l’Armée de l’Air. Mais en la portant, nous ne devions pas ressembler à un militaire. Curieux dilemme. Cette école se voulait être un établissement public mais dépendait du Ministère de l’Air et était financée par le Ministère des Armées. En fait, c’est le statut du centre d’apprentissage de l’AIA (1940 ) qui était toujours en vigueur!

Mais qui donc avait conçu cet uniforme : veste croisée et pantalon bleu marine, quatre boutons dorés avec ancre incrustée, deux épaulettes d’un violet à faire pâlir l’acteur CHAMBERLIN et un couvre chef folklorique: un béret noir rappelant les Enfants de Troupe ou les Chantiers de Jeunesse de l’époque. Cet uniforme, pourtant très bien accepté par les élèves, était donc bien loin de rappeler celui de l’Armée de l’Air: surtout que la super casquette était absolument interdite. Cette casquette si valorisante et tant convoitée. Que de discussions entre nous pour la faire accepter! C’était un atout supplémentaire pour courir les bals le dimanche. Certains l’ont achetée, mais alors, gare aux contrôles des patrouilles militaires qui sévissaient en ville, ou à nos surveillants.

Pour les séances d’atelier, il fallait, en première année ( 1945 /1946 ), se rendre par camion à l’A.I.A. de MAISON BLANCHE à raison de 8 heures d’atelier par semaine dans les spécialités suivantes:


Il y eut aussi quelques séances d’initiation sur machines-outils (Tour, fraiseuse, étau-limeur ).

La seconde année ( 1946 / 1947 ) nous habitions toujours à JEAN BART, mais les séances d’ateliers avaient lieu dans de nouvelles constructions à Cap Matifou . la section ajustage se déroulait dans un grand hangar, situé tout au fond de l’école en construction, en face du terrain de sports. Le chef d’atelier, Mr. GARCONNET, nous dit un jour:

"Pour limer correctement prenez une pose orthodoxe mais non ostentatoire, vous deviendrez ainsi des idoines."

Le soir, nous nous jetâmes sur les dictionnaires pour découvrir le sens de ces trois mots bien " sophistiqués " à notre goût.. Les frères BROUSTEAU donnaient des cours en atelier, l’aîné en ajustage, le cadet en forge.

NOVEMBRE: VACCINATIONS TABDT

Quelques semaines après cette rentrée, passage obligé à l’infirmerie. Mme PAUCHET nous attendait avec son sourire habituel et son ( gros ) lot de seringues pour la première vaccination. À jeun depuis la veille au soir, ce samedi matin là, dans le couloir de l’infirmerie, nous attendions notre tour. Torse nu, en file indienne nous n’étions pas du tout rassurés. On en raconte tellement sur ces piqûres! A l’infirmerie tout s’est très bien passé, enfin presque. Mais cela évolua au dortoir où nous étions consignés.

Les heures s’écoulant très lentement, le jeûne fut pénible à tenir surtout que nos armoires regorgeaient de ravitaillement prévu pour cette circonstance. La tentation l’emporte, et un groupe d’algérois, approvisionné par le père de notre regretté Jean GIRARD du Retour de la Chasse, rompt le jeûne ce samedi soir.

Une collation copieuse fut partagée: omelette aux fines herbes, entre autres bonnes choses, et, naturellement, boissons "légèrement" alcoolisées….

Et là, bonjour les dégâts: la réaction fut immédiate, la nuit atroce, l’infirmière eut droit à des heures supplémentaires non payées et le surveillant de service se chargea du règlement. Inutile de préciser que pour les piqûres suivantes les instructions furent respectées à la lettre et tout se déroula normalement.

DECEMBRE 1945 - PREMIERES VACANCES.

Le premier trimestre de cette année scolaire se termine. Il s’est déroulé normalement pour tous. Les 210 élèves se préparent au retour dans les familles pour ces vacances de Noël. Oranais, Constantinois, Tunisiens et Marocains piaffent d’impatience et animent les dernières journées. Le jour du départ, tous sont là, astiqués et nets comme un sou neuf. Ils prennent d’assaut ce malheureux camion qui n’en demandait pas tant. Ensuite, c’est le grand voyage en train et en groupes: voyages quelques fois homériques et savoureux

Les Algérois sont plus calmes, ils observent cette animation d’un œil désintéressé et blasé: ils ont la chance de retourner chez eux chaque semaine!