Préface du Général ingénieur en chef

Jacques MARTIN - 1977


Voici 37 ans, arrivant en Algérie comme directeur de l'A.I.A. de Maison-Blanche, j'ai vécu, avec certains d'entre vous, dont beaucoup étaient à l’époque professeurs et moniteurs, cette période difficile de 1940.
Il fallait continuer la construction de l'A.I.A, augmenter ses effectifs, décentraliser ses ateliers vers Rouiba, l'Alma, Boufarik... pour, en juin de cette même année devoir arrêter nos activités productives.

Oserai-je rappeler que le 24 juin  1940, devant l'ensemble du personnel, j'ai publiquement déclaré que si l'A.I.A. était un bâtiment mobile ou flottant, nous partirions pour continuer le combat sous d'autres cieux!

C'est alors que, repliés un peu sur nous mêmes, en attendant des lendemains heureux et ayant senti ce handicap du manque de main d’œuvre qualifiée, est née l'idée de l'E.N.P.A.

Par la création, en juillet 1940, d'une école d'apprentissage où furent accueillis 250 jeunes mécaniciens démobilisés de l'Armée de l'Air. La ferme Gros, où ils étaient stationnés, devint le berceau de votre école.

Il fallait maintenir l'A.I.A., conserver ce centre d'apprentissage, déjouer les commissions d'armistice, améliorer l'outil de travail par des importations illégales de machines et matières premières

Ce furent de longues et difficiles journées d'attente jusqu'au 8/11/1942.

Pour vous et vos familles originaires pour la plupart d'AFN., cette date constitue le vrai point de départ de notre libération

1943 est marquée par un développement spectaculaire de l'A.I.A. et de ses annexes de Boufarik, de Blida etc...

Les Alliés, ayant trouvé un outil bien adapté, incorporèrent de nombreuses personnes, non seulement des Américains et Anglais, mais aussi des prisonniers italiens, yougoslaves, allemands auxquels vinrent s'ajouter une importante fraction de main d’œuvre algérienne recrutée notamment en Kabylie.

Fin 1943, j'ai quitté l'A.I.A. « En tirant ma révérence, en allant au hasard vers les routes de France ». Je voulais passer par l'Angleterre où j'avais été affecté au G.R.L.I. Ce n'est qu'en août 1944 que j'ai retrouvé la France à Ramatuelle.

Mon ami et successeur à l'A.I.A. depuis fin 1943, l'ingénieur en chef JERROLD eut alors l'idée d'acheter un domaine : la ferme Homolle pour implanter définitivement une véritable école professionnelle, source de la main d’œuvre qualifiée que nécessiterait l'industrie aéronautique que nous avions créée en Algérie.

Revenu parmi vous en 1945, j'ai parachevé cet achat et participé à l'édification de l'E.N.P.A. de Matifou dont la première pierre fut posée devant moi le 1er Mai 1946 par le ministre de l'Air de l'époque, Charles TILLON.

A l'origine, l'E.N.P.A. étaient destinée à fournir seulement de la main d’œuvre qualifiée et des techniciens de spécialité aéronautique, mais la sélection du recrutement, la qualité même des maîtres auxquels échut le soin d'organiser cet enseignement, fit dépasser le cadre de cette création.

Il est bon de le rappeler, l’E.N.P.A. a été pendant près de 10 ans le principal creuset du recrutement des ingénieurs des travaux de l'ENITA. Les fondateurs et les cadres de l'école, justement fiers de leur œuvre,y avaient trouvé plus qu'ils ne cherchaient

Dès l'origine, dépassant le cadre d'un simple centre d'apprentissage, l'E.N.P.A. a adopté le régime de l'internat. Une telle organisation de la vie en commun offre de nombreux et sensibles avantages sur les plan physique, moral et, il ne faut pas l’omettre, sur celui de la camaraderie qui est un des traits essentiels --- on le voit aujourd'hui --- de votre école.

L'égalité des traitements, qu'imposent la vie en commun et la pratique généralisée des exercices physiques, permet la création de groupes permanents. La constitution de cellules, au sein d'une même grande famille, favorise les échanges d'idées et l'établissement d'une sorte d'enseignement mutuel éminemment profitable à la formation générale des esprits.

Telle fut l'E.N.P.A. dans ses débuts et dans sa conception.

1946-1962 : 16 années, plus de 1.500 anciens élèves, c'est la tranche de vie active de cette belle réalisation dont chacun de nous regrette qu'elle semble terminée à moins que ce ne soit qu'un  sommeil puisque actuellement elle serait devenue l'école des ingénieurs de la République Algérienne.

Ce qui compte aujourd'hui pour nous tous c'est qu'elle ait existé. Du fait de sa vie éphémère, elle n'a pas eu le temps de forger des traditions, mais vous y avez des souvenirs qu’il importe que vous transmettiez.

C'est à vous de prolonger ces échos, ces histoires, ces petits riens qui forgent l'amitié, la compréhension, le rapprochement.

Natifs pour la plupart  d’Afrique du Nord., vous n'échappez pas au déterminisme de votre sol natal, à la senteur à la fois chaude et sauvage de ce pays que nous regrettons tous. Il faut donc échanger vos souvenirs, non seulement de Matifou, de Jean Bart ou de Maison Blanche, mais également de vos lieux de vie. Mon ami le général Edmond JOUHAUD, "ce grand Algérien" n'écrit-il pas que les deux mètres carrés dont il est propriétaire, et où sont enterrés ses parents, constituent la toile de fond de sa vie!

S'il est nécessaire de regarder en arrière, ce n’est pas suffisant.     

Vous les anciens élèves, vous constituez l'essence de la population active du pays. Vous devez connaître votre métier, bien le faire, le poursuivre avec ténacité et  l'exigence qu’il requiert. Vos réussites ont été différentes, mais si la chance, qu'il faut savoir aider et saisir, ne vous a pas tous également favorisés ce qui importe c'est que le positif l'emporte sur le négatif.

La chance, et vous l'avez eue, au départ, en embrassant  une carrière que Matifou vous a ouverte dans la technique la plus évolutive, impose de ne pas stagner ou se reposer sur le mandarinat d'un diplôme aussi élevé ou prestigieux soit-il.

Vous dirais-je que, ayant rencontré récemment plusieurs de vos camarades, j'ai été heureusement frappé par leur ouverture d'esprit, leur appétit de connaître et de progresser. Chacun, mettant ses expériences et ses connaissances au service des autres, permet à la société d'être, de vivre, et de progresser.

Nous sommes dans un monde en pleine transformation due au déséquilibre des besoins, des prix, des provenances et, il est à craindre, de l'approvisionnement de l'énergie pétrolière sur laquelle est malheureusement basée notre société. Il faut, et c'est votre rôle, être prêt à affronter ce changement qui pourrait, si l’on n’y prend garde, porter un coup fatal aux nôtres et a nous mêmes.

Dans notre monde actuel de terreur, d'escalade et de revendications permanentes, soyons des éléments de progrès et de temporisation.

Evitons, comme l'écrivait René BARJAVEL : "d'entretenir le feu sous la poêle à frire sur laquelle nous sommes assis. Ne scions pas la branche qui nous porte. Si nous nous en rendons compte, ne continuons pas ".

Nous avons la chance d'être Européens, mais nous sommes visés de toute part, de l'Ouest comme de l'Est. Notre raison de vivre et de progresser est donc de nous faire craindre par notre action et notre unité.

Que me voici loin du petit mot amical que je voulais vous adresser, mais faisant fi des atermoiements des uns, des arrières pensées des autres, des divergences de vues possibles, certains y réfléchiront, d'autres l'oublieront. Qu'ils constituent cependant l'amorce d'une rubrique où tous devraient apporter leur écot à l'histoire hélas bien courte, mais si riche de votre école.

Que d'histoires à raconter ? Elles mettraient en lumière les rôles  parfois difficiles des initiateurs et des responsables.

Questionnez Mr. Raoul MALATERRE, qui a tenu si vaillamment l'E.N.P.A. à bout de bras pendant près de 20 ans, il pourrait utilement, si son emploi du temps le lui permet, relater des épisodes ignorés de la plupart d'entre vous :

- sur la traversée du désert de Libye pour amener les machines outils,

- sur la construction "en perruque" du grand atelier,

- sur celle des bancs d'essais...

 

Non, il n'est pas possible qu'un tel outil reste inutilisé.

 

Général MARTIN